Le livre de Zoé Shepard est souvent présenté comme un brûlot anti-fonctionnaires, un pamphlet au vitriol contre la Fonction Publique, alors qu'il ne fait que raconter de manière romancée le quotidien d'une administratrice territoriale. Il ne critique en rien "les" fonctionnaires ou "la" Fonction Publique. Au contraire.

La couverture du livre a un effet repoussoir pour pas mal de mes camarades fonctionnaires et je dois avouer que lorsque j'ai vu ce livre posé sur la table des acquisitions de ma médiathèque, j'ai longuement hésité avant de le toucher.

N'écoutant que mon courage, j'ai tendu ma main vers l'objet incandescent et sulfurique, au risque de la perdre et... j'ai commencé à le lire. Oh, un grand O rigolo, ça me rappelle des choses... une héroïne qui n'arrive pas à sortir du lit le matin -mais c'est moi!- bon allez, soyons fous, je le prends. Tant pis pour mes camarades, je ne le brandirai pas aux manifs, je le lirai en cachette et je n'en parlerai à personne.
Finalement, j'en ai parlé autour de moi à l'époque, mais mes talents de prescripteur n'ont pas réussi à égaler ceux du Conseil Régional d'Aquitaine qui s'est lancé, comme on sait, dans une vaste campagne de promotion de l'œuvre... (cf mes billets précédents -cliquer sur le tag "Zoé Shepard")
Après lecture, on réalise que le vrai titre serait plutôt Absolument dé-dor-dée! ou le paradoxe de l'agent catégorie A d'une collectivité territoriale où il n'y a rien de spécial à faire, mais c'est un peu long j'en conviens. Chez Albin Michel, on est là pour vendre du papier; pas pour inscrire des titres à rallonge sur les premières de couverture! On laisse donc le paradoxe du fonctionnaire.
Tous les candidats -externes, les autres étant déjà au parfum- au concours d'administrateur territorial devraient le lire.
Pourquoi?
(Ce qui suit est une fiche de lecture)
C'est quoi, être administrateur territorial?
Avant de lire le livre, je ne savais même pas que ça existait... Il y a quelques lignes dans le livre qui nous présentent le cadre A+ dans l'imaginaire de l'agent de base: c'est un haut fonctionnaire, des gens super-calés qui laissent rien passer, ils ont des radars, ils sentent la faille, s'y engouffrent et c'est la fin. Des vicieux.
Ça fait certes de grandes études, ça passe un grand Oral comme à l'ENA mais ça finit en réalité
L'heureux sortant de l'INET doit être conscient qu'il peut mal finir. Il doit donc être psychologiquement préparé aux choses suivantes:- se comporter comme les autres
les autres ont été à leur Grand O parfaitement zen, arrivent à l'heure et bien habillés au bureau, étalent leurs dossiers sur la table pour faire genre "je bosse", arpentent les couloirs avec les-dits dossiers pour montrer qu'ils sont débordés, perdent les documents, appellent leur famille depuis leur poste de travail, jouent aux cartes ou en ligne, matent du porno, picolent, se moquent de savoir si le travail sera fait ou pas, perdent leur sens commun et leur capacité de travail, tout en développant celle de s'intégrer à cet environnement en brassant de l'air afin de se mettre en valeur. Il est indispensable de perdre son second degré et son humour (ce phénomène se produit en général à l'entrée de la Grande École et souvent bien avant, d'après mon expérience).
- faire traîner les choses en longueur, laisser les subordonnés se débrouiller
Prévoir dix jours pour rédiger la synthèse d'un fascicule et cinq pour changer la police d'une note, programmer cinq réunions pour aborder un problème, brasser des concepts de management, se déclarer dé-bor-dé pour ne pas récolter de travail, prendre régulièrement des congés maladie de complaisance...
De toute manière, il ne sert à rien de faire quoi que ce soit; tout finit par être improvisé, et ce n'est que cinq secondes avant la catastrophe que deux neurones se connectent enfin chez un élu pour réaliser qu'il eût peut-être été utile de lire votre document préparatoire duquel votre nom aura été remplacé par un autre -cf le conseil précédent "savoir se mettre en valeur".

(...) un organigramme en pyramide inversée sur la tête est plus facile à gérer. Les catégories B et C sont à peu près les seules qui travaillent vraiment, elles sont mal rémunérées et syndiquées, donc susceptibles de créer des tensions. La volonté de révolte des catégories A est anesthésiée par le poids de leurs primes. D'où des recrutements massifs de cadres A sous des prétextes totalement fallacieux. (p.106)
Par conséquent, lorsque le travail s'accumule trop, faire appel à des stagiaires, puisque la "cheville ouvrière" aura disparu des services. Ou un prestataire extérieur. La notion de service public (servir l'intérêt général), la capacité de résister aux pressions (savoir dire non aux intérêts particuliers) -ce pour quoi les fonctionnaires sont embauchés à vie- sont totalement absentes de ce service, parce que beaucoup d'agents n'ont pas été recrutés sur concours (plus de 25% des agents dans la Fonction publique territoriale sont des contractuels et plus de la moitié des administrateurs en poste y ont été promus par leur Collectivité Territoriale)

- devenir sage: fermer les yeux, les oreilles et la bouche (et le nez)
L'élu d'une collectivité territoriale est un mégalomane car il a du pouvoir: celui de distribuer faveurs et postes et il en use sans vergogne, arrosant sa famille, ses maîtresses, ses connaissances... c'est donc tout logiquement qu'il se retrouve entouré d'une flopée de courtisans. Il est persuadé que son élection lui attribue un immense pouvoir de séduction auprès des femmes qu'il reluque sans honte. Mais il est quand même conscient que son aura naturelle ne suffit pas pour enthousiasmer les foules et s'adjoint donc un directeur de Communication en plus de faire appel à des cabinets de consultants pour ses apparitions publiques. Il n'a aucune compétence technique, ce qui ne l'empêche pas d'avoir toujours raison. Après tout, c'est lui qui décide.
Et tout ce joli monde profite bien de la vie: nouveau mobilier dans le bureau à l'occasion de la prise de possession des lieux, voiture et BlackBerry de fonction, somptueux buffets, notes de frais illimitées pour se payer hôtel, limousine, boissons, prostituées... séminaires aux Antilles, voyages gratuits souvent destinés à appuyer une politique du "m'as-tu-vu" aussi dispendieuse qu'inutile.
Conclusion
Bonne chance pour l'oral ♥ et surtout pour la suite ♥♥
- Quel a été le cours le plus chiant auquel il t'ait été donné d'assister?
- Les cours de latin, au collège, l'heure n'en finissait pas ( ...)
- J'ai le regret de t'annoncer qu'à partir d'aujourd'hui, ta vie professionnelle sera un immense cours de latin de 35 heures.

9 commentaires:
j'ai très envie de lire ce livre depuis longtemps, mais il n'est pas encore dispo dans ma biblio (j'ai pas une thune en ce moment pour me permettre de l'acheter) alors j'attends !
en tant que médecin je serais intéressé pour savoir comment sont recrutés les membres de l'AFSSAPS (qui a donné et prolongé l'AMM-autorisation de mise sur le marché- du médiator alors que son jumeau ou quasi l'isomeride avait été interdit)sont ce des fonctionnaires ?
je suis scandalisé que des gens qui fustigent à juste titre les cadeaux parfois somptueux que nous offraient les labos, s'offrent des buffets luxueux avec l'argent public.
A l'AFSSAPS, qui a pourtant une mission de service public, ce ne sont pas des fonctionnaires. J'ai été voir sur leur site la rubrique "offres d'emploi" et ils cherchent toutes sortes de personnes ayant une expérience pharmaceutique industrielle ou ayant une "Expérience du développement du médicament"(bonjour les conflits d'intérêts, puisque l'Afssaps se contente de déclarations de la part de ses experts, mais ne va pas contrôler s'il y a effectivement conflit d'intérêts)
Elle externalise également ses missions d'expertise et d'évaluation.
Prescrire en a parlé en 2006:
http://www.prescrire.org/docu/archive/aLaUne/dossierConflitInteretAfssaps.php
"L'Agence n'a visiblement pas encore réussi à obtenir de la totalité des experts mandatés auprès d'elle le respect de règles de déclarations d'intérêts pourtant très claires, ni à offrir au public le niveau de transparence auquel il a droit dans un domaine aussi sensible que celui de la protection de sa santé. "
Je précise que le discours dominant en ce moment sur les Services Publics est d'en changer la gestion et l'organisation afin d'atteindre ce modèle de "mission de service public" réalisée par des gens qui ont un pied dans le privé.
Toujours pour Zigmund, d'autres articles ici:
- droit-medical.com: l'afssaps manque d'experts
- mediapart: faut-il dissoudre l'afssaps
- pharmacritique: les acrobaties de l'afssaps avec les conflits d'intérêts
LIKE YOUR BLOG :)
@marion: merci! mais pourquoi? tu es qui? (un robot?)
Par expérience, l'élu, représentant du suffrage universel, même s'il n'a pas de compétences particulieres pour exercer la thématique politique dont l'éxécutif de la collectivité lui a confié la charge à toujours raison même quand il a tort
une ptite étudiante en droit , en droit public...^^ pas mal de cours sur la fonction publique et le droitndu service public
@marion: merci d'être revenue! j'aimerais bien avoir le courage de me mettre au droit public.
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